Société historique du Nouvel-Ontario

ESSAIS

Gaétan Gervais : Penser l’Ontario français dans la continuité du Canada français

Par François-Olivier Dorais, le 12 septembre 2013

GaétanL’histoire n’est pas seulement qu’affaire de masses, de contraintes structurelles et de tendances lourdes. Elle est aussi le fait de la volonté humaine, de l’action des individus sur le réel qui, à un moment ou un autre, réussissent à s’imposer pour changer le cours des choses. Gaétan Gervais fait partie de ces figures exceptionnelles qui ont su peser sur le destin collectif des Franco-Ontariens. Si l’historien sudburois est connu aux yeux du grand public pour ses nombreux engagements civiques, notamment à titre de co-créateur du drapeau franco-ontarien en 1975, il ne faudrait pas diminuer l’importance intellectuelle, théorique et scientifique de son œuvre. Celle-ci ne se réduit pas à lui-même, ni à l’univers académique, mais s’étend à la mesure de la collectivité à laquelle il appartient.

Comme toutes les œuvres majeures, celle de Gaétan Gervais s’est déployée autour d’une idée-force qu’il a développée, réitérée et reformulée tout au long de sa carrière. Une conviction fondamentale sur laquelle s’est profilée une réflexion sur la culture et sa transmission, sur le rôle des institutions en milieu minoritaire et sur celui de l’engagement intellectuel et scientifique. Cette conviction peut se résumer de la manière suivante : l’Ontario français prolonge l’expérience historique du Canada français. Autrement dit, l’Ontario français est porteur d’une communauté d’histoire, celle de la nation française en Amérique, et dépositaire de sa mémoire et de sa tradition nationale, qu’il lui faut réactualiser. Cette intuition s’incarne, bien évidemment, dans un vécu et un contexte historique particulier. Elle porte un engagement qui, à la mesure des transformations majeures que subit le Canada français après la Seconde Guerre mondiale, cherche à conjuguer les éléments de rupture qui travaillent l’Ontario français et son inscription dans une continuité historique.

Repères biographiques et contexte social

Gaétan Gervais naît le 10 août 1944 dans la ville de Sudbury; son père est ouvrier pour l’entreprise minière Inco et le petit quartier du Moulin-à-fleur est celui de sa toute première enfance. Il complète ses études classiques au Collège du Sacré-Coeur, véritable phare de la culture française dans le Nord ontarien, avant de compléter un baccalauréat en histoire à l’Université Laurentienne (1965) et une maîtrise dans cette même discipline à l’Université d’Ottawa (1968). Il soutien par la suite une thèse de doctorat en 1979 portant sur l’expansion du réseau ferroviaire québécois à la fin du XIXe siècle. Entre-temps, il est embauché en 1972 comme chargé de cours à l’Université Laurentienne, où il mènera une brillante carrière de professeur d’histoire. Au fil du temps, il contribue largement au développement du champ des études franco-ontariennes tant par ses recherches que par son implication dans la mise en place d’un espace institutionnel dédié à la recherche (création de l’Institut franco-ontarien(1976), de la Revue du Nouvel-Ontario (1978) et des Cahiers Charlevoix (1994)).

Il va sans dire que le parcours de Gaétan Gervais est aussi très marqué par les grandes transformations que connait l’Ontario français après les années 1960. L’éclatement du Canada français confirmé entre autres par l’épisode des États Généraux (1966-1969) inaugure une période de discussion et de débats intenses sur l’identité des Franco-Ontariens. Face à la monté du nationalisme québécois et l’adoption de nouvelles législations sur les langues officielles et le multiculturalisme au palier fédéral, l’Ontario français cherche à combler un sentiment de « vide » identitaire et à se redonner un nouveau sens d’appartenance. C’est dans ce contexte que Gaétan Gervais, alors jeune professeur, est appelé à exercer son métier d’historien. Par ses écrits et ses nombreuses initiatives, il cherchera, tantôt directement, tantôt indirectement, à proposer une réponse, un horizon du possible pour une francophonie ontarienne en perte de repères. Pour lui, cet horizon ne peut s’envisager dans une totale rupture avec le passé. Il doit d’abord s’incarner dans l’histoire, cette dernière pouvant relier aux mêmes souvenirs, aux mêmes sentiments, pour vaincre le doute et ainsi, garder invariable en son fond la grande aventure de l’Amérique française. On retient ici cette phrase, prophétique, de Gervais : « […] pour bien marquer les continuités, soulignons […] que « l’identité franco-ontarienne », comme « l’identité québécoise », et malgré des ruptures profondes, ne sera jamais que le prolongement de l’ »identité canadienne-française », elle-même le prolongement de l’ »identité française »» (Gervais, 1995a : 168).

Ainsi, la « rupture » des années soixante, telle qu’il l’envisage, a été à la fois politique (fin d’une tradition de solidarité avec le Québec) et institutionnelle (effritement de l’organisation sociale du Canada français). Devait cependant lui survivre une expérience culturelle et historique singulière à réactualiser et à prolonger. L’œuvre que Gervais échafaude depuis près de quarante ans est traversée par ce souci d’une continuité référentielle au passé canadien-français. Relisons-le, dans sa réponse à la thèse avancée par l’historien Yves Frenette selon laquelle les Canadiens français n’auraient pas survécu à « l’irrémédiable fragmentation des années 1960 » et désigneraient un peuple qui aujourd’hui « n’existe plus » (Frenette, 1998):

L’auteur [Yves Frenette] a bien raison de parler de la rupture des années 1960, mais cette mutation ne signifie pas nécessairement la «mort» d’un peuple. On peut douter qu’il soit possible de faire « mourir un peuple » dans une génération? [sic] À l’encontre des nombreux intellectuels québécois, apparemment impatients de démontrer les décès des minorités françaises, prenons un point de vue différent et argumentons que la nation canadienne-française n’a que changé de forme [nous soulignons]. Et, pour rester dans le thème de la mortalité, on pourrait alors réciter comme autrefois à la messe des morts : vita mutatur, non tollitur (la vie n’est que transformée, elle ne cesse pas). Il en va de même pour le Canada français, qui n’a pas encore disparu, quel que soit le souhait de ceux qui prédisent depuis un siècle sa fin imminente (Gervais, 1998 : 31).

Entre histoire et mémoire

Gaétan Gervais, l’historien, a été formé aux grands canons de la méthode scientifique, marqué entre autres par le courant de l’histoire sociale française (tout particulièrement, le courant des Annales), du renouveau quantitatif américain et par les méthodes et les perspectives de l’analyse économique. Comme plusieurs de ses collègues au doctorat, il est alors interpellé par les nouveaux sujets de l’heure, axés principalement sur l’étude des structures sociales et matérielles. D’abord spécialiste de l’histoire des chemins de fer, des entreprises et du commerce de détail au Canada, ses intérêts de recherche migrent progressivement vers l’histoire franco-ontarienne au tournant des années 1980. Cette nouvelle orientation disciplinaire survient alors au même moment où il est promu au titre de « professeur adjoint » à la Laurentienne et nommé directeur du Comité de l’enseignement en français, poste qu’il occupera de 1981 à 1987 avec pour lourde tâche de réviser et de développer les programmes universitaires en français. Cela ne l’empêche toutefois pas de mener simultanément un vaste chantier de recherches sur l’histoire de l’Ontario français.  Il compte d’ailleurs aujourd’hui à son actif six publications sous forme d’ouvrages (comme auteur et co-auteur), plusieurs outils bibliographiques, plus d’une quarantaine d’articles scientifiques et chapitres d’ouvrage, près d’une dizaine de recensions critiques en plus d’une panoplie de rapports, de documents de travail, de mémoires, d’articles de journaux et d’entrevues à la radio et à la télévision.

C’est avec un profond souci de faire sens de l’expérience collective des Franco-Ontariens dans la durée que Gervais poursuit inlassablement son métier d’historien. Sous sa plume, se dessine la part distinctement franco-ontarienne des enjeux et faits du passé. Avec la rigueur méthodologique qu’on lui sait, ses études présentent la formation et la construction dans le temps d’un espace franco-ontarien autonome, héritier et continuateur de l’expérience canadienne-française. Entre la participation de l’Association canadienne-française d’éducation de l’Ontario (ACFÉO) aux États généraux du Canada français, le Règlement 17, les Jumelles Dionne, les grands Congrès patriotiques, le rôle des paroisses françaises dans la survivance en Ontario et la première foulée de Samuel de Champlain et d’Étienne Brûlé en terre ontarienne, c’est toute une expérience historique singulière qui est restituée. Ainsi, l’histoire qu’il pratique contribue-t-elle à organiser, mouler et meubler la référence à un imaginaire et un espace géographique particulier à partir desquels il devient possible pour la collectivité franco-ontarienne de se définir. C’est ici que l’histoire à faire se lie au projet d’une conscience historique à édifier et devient le lieu de production d’une identité collective. Autrement dit, cette histoire est aussi le relais d’une mémoire singulière. Tout en éclairant le passé, elle éclaire l’horizon des possibles. L’historien devient ainsi responsable d’une culture fragile, d’un héritage à préserver et d’une tradition à réactualiser. Dit autrement, il s’agit ici de placer « la mémoire [au] commencement de la méthode » (Dumont, 1987 : 318). Cette belle formule de Fernand Dumont résume bien la pratique réflexive de Gervais, qui, lui-même, envisage la mémoire et l’histoire dans une relation plutôt étroite, l’une alimentant l’autre : « Comme la mémoire, l’histoire est un dialogue permanent du présent avec le passé, écrit-il. Elle exprime, à un moment donné, l’ordre que la raison introduit dans la masse des faits historiques » (Gervais, 1995b : 123). Faut-il le noter, cette ambition, qui articule histoire et mémoire, n’est pas forcément contraire aux exigences de la science. Cette dernière y est plutôt indissociable, la quête de vérité étant d’abord une activité de la pensée informée par l’expérience vécue du sujet connaissant, expérience en l’occurrence modelée par la précarité existentielle d’une culture minoritaire. La vérité de l’histoire, dont on aime, à tort, faire de l’objectivité l’ultime critère, serait plutôt ici accessible à partir d’une subjectivité de l’appartenance, d’une fidélité première à l’objet.

Un combat pour l’autonomie institutionnelle

D’après Gervais, le projet d’avenir du Canada français hors Québec réside dans sa capacité de mettre sur pied, à court et moyen terme, un réseau d’institutions françaises dans toutes les régions et dans tous les secteurs d’activités possibles. « Justement parce qu’il est numériquement inférieur, le groupe minoritaire doit pouvoir jouir d’une mesure d’autonomie dans la gestion de ses affaires. En imposant une seule loi à tous, francophones ou anglophones, la majorité utilise la démocratie pour écraser la minorité », fait-il savoir. Il rajoute : « La protection contre cette situation réside dans le droit de la minorité de choisir ses institutions, de déterminer ses orientations, de prendre ses décisions. Ce modèle d’autonomie préfère des structures ou des institutions qui permettent à une minorité d’agir par elle-même » (Gervais, 1986 : 30). Cette proposition d’autonomie découle d’une conception particulière de la collectivité franco-ontarienne, soit celle d’une minorité nationale qui aspire à s’afficher et à se développer conformément au principe de l’égalité entre les deux peuples fondateurs. En cela, elle marque aussi un important élément de continuité avec l’esprit du Canada français historique. De fait, cette aspiration à l’autonomie était jadis en partie commandée par le réseau institutionnel de l’Église catholique canadienne-française. Elle était également inscrite au cœur du principe de la dualité nationale formulé puis défendu par des figures comme Henri Bourassa. Cette configuration historique permit au Québec et à l’ensemble des communautés francophones de revendiquer le maintien d’une forme sociétale canadienne-française distincte de même que la multiplication de droits scolaires, linguistiques et culturels.

Ainsi prend sens certains des plus grands combats que Gaétan Gervais a mené durant sa carrière,notamment celui de la création d’une université unilingue française en Ontario, qu’il préférait au modèle institutionnel bilingue. Pour l’historien sudburois, les institutions assurent le maintien des « relations permanentes entre les personnes […] Elles englobent toutes les formes de relations, depuis celles que la famille entretient jusqu’aux activités les plus banales » (Gervais, 1994 : 166). Parce qu’elles sont fonction du lien social qui unit les membres d’une communauté entre eux, la santé et la force des institutions représentent, selon lui, une condition de la cohésion et de la permanence des collectivités minoritaires. « Privée de ses institutions, une société se désintègre parce qu’elle ne se composerait plus alors que d’individus sans liens permanents entre eux » (Gervais, 1983 : 71). Aussi, les institutions permettent-elles une « adaptation à la modernité » en assurant « la continuité des valeurs et de la culture d’une part, et [l]’adaptation, par des emprunts ou des changements, aux conditions nouvelles d’autre part» (Gervais, 1994 : 166).

***

C’est ainsi qu’entre la difficulté d’envisager le maintien du projet national canadien-français dans sa forme historique et l’impossibilité de concevoir la constitution d’une nation politique proprement franco-ontarienne, Gaétan Gervais défend une vision de l’Ontario français reposant sur un idéal de continuité mémorielle, d’unité normative du corps social et d’autonomie dans ses structures et ses représentations identitaires. Pour lui, sa communauté d’appartenance doit demeurer le lieu d’expression de l’originalité sociale, historique et culturelle qui avait marqué l’expérience historique canadienne-française. C’est en gardant cette conviction à l’esprit que le lecteur est peut-être plus habilité à comprendre le ressentiment que le professeur de la Laurentienne a pu exprimer à l’égard du projet de souveraineté du Québec dans certains de ses écrits. À travers la question du Québec, on pourrait dire que l’historien sudburois pose la question plus large du Canada français, c’est-à-dire celle des raisons communes et des aspirations collectives qui peuvent encore unir les francophones du Canada malgré la « rupture » des années 1960. L’ardeur qu’il met parfois à dénoncer l’usurpation de l’héritage culturel canadien-français par les élites nationalistes du Québec cache peut-être moins un sentiment d’étrangeté par rapport à leur projet qu’une difficile acceptation de la déchirure dont il espère que pourra lui survivre, à long terme, une certaine continuité culturelle.

L’œuvre de Gaétan Gervais porte une interrogation fondamentale sur la question de la permanence et de la rupture d’une intention nationale dans les représentations identitaires de la francophonie ontarienne. À cet égard, son propos nous rappelle peut-être en quoi l’expérience des cultures minoritaires comme l’Ontario français qui n’ont pas de territoire national défini ni la possibilité d’aspirer à une pleine autonomie politique, ne peuvent se dérober à leur histoire. Source de sens et de légitimité pour le présent, cette dernière doit demeurer un interlocuteur privilégié.


François-Olivier Dorais est étudiant au doctorat en histoire à l’Université de Montréal. Ses recherches sont principalement orientées en histoire des idées au Canada français. En 2012, il a soutenu une thèse de maîtrise à l’Université d’Ottawa sur l’œuvre militante et intellectuelle de l’historien Gaétan Gervais.

Bibliographie

Fernand Dumont (1987), Le Sort de la culture, Montréal, l’Hexagone.

Gaétan Gervais (1983), « La stratégie de développement institutionnel de l’élite canadienne-française de Sudbury ou le triomphe de la continuité », Revue du Nouvel-Ontario, nº 5.

Gaétan Gervais (1986), « Pour des meilleures structures institutionnelles au niveau universitaire » dans Situations actuelle et recherche de scénarios d’un développement d’aide aux communautés sur l’enseignement postsecondaire en langue française à l’extérieur du Québec, Ottawa, les 10, 11 et 12 mai 1985, Ottawa, FFHQ.

Gaétan Gervais (1994), « Le Canada-Français: un phare illuminé sur mille citadelles », Francophonies d’Amérique, nº 4.

Gaétan Gervais (1995a), « Aux origines de l’identité franco-ontarienne », Cahiers Charlevoix I.

Gaétan Gervais (1995b), « L’historiographie franco-ontarienne: à l’image de l’Ontario français » dans Jacques Cotnam et al., La Francophonie ontarienne. Bilan et perspectives de recherches, Ottawa, Le Nordir.

Gaétan Gervais (1998), « Compte-rendu : Brève histoire des Canadiens français (de Yves Frenette) », Liaison, n° 99.

Yves Frenette (1998), Brève histoire des Canadiens français, Montréal, Boréal.

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