Société historique du Nouvel-Ontario

ESSAIS

Préserver et écrire l’histoire minière nord-ontarienne

Par Sophie Blais, le 20 avril 2015

P1040747

Kirkland Lake Miners’ Memorial, Collection de l’auteur, juillet 2011.

 

Même si elle a été le lieu d’importantes mobilisations collectives, la communauté minière nord-ontarienne demeure, tout compte fait, un environnement peu étudié. Si la croissance de l’industrie, à partir des dernières décennies du 19e siècle, a bien été documentée par la province, les ouvrages consacrés aux travailleurs miniers et à leur quotidien demeurent aujourd’hui étonnamment limités. S’intéressant surtout à la division du travail, à l’accumulation du capital, à la fragmentation des classes sociales et au syndicalisme, les historiens ont laissé peu de place aux travailleurs. L’histoire ouvrière nord-ontarienne est pourtant remplie de nombreuses trajectoires individuelles de mineurs. L’examen des itinéraires professionnels des travailleurs peut permettre au chercheur d’examiner plus attentivement la place que peuvent exercer les actions et les destinées individuelles dans le déroulement des évènements. Nous proposons ici un bref survol historiographique des études minières nord-ontariennes, en remontant aux publications gouvernementales jusqu’aux plus récentes pistes de recherche.

Un développement continu 

À partir de la seconde moitié du 19e siècle, l’arrivée progressive des chemins de fer transcontinentaux permet l’essor de plusieurs régions minières ontariennes. Lorsque des équipes d’arpenteurs découvrent d’importants dépôts de minerais, la province n’a ni l’expertise ni le capital financier pour faire de la prospection et exploiter elle-même les gisements dans les régions éloignées. En effet, l’absence d’infrastructure sur le territoire empêche l’accès aux ressources. Les exploitations minières à Bruce Mines et à Silver Islet, ouvertes respectivement en 1846 et en 1869, constituent des exceptions à la règle dans la mesure où ces gisements se trouvent à proximité des eaux navigables des lacs Hurons et Supérieur.

Peu de temps après la Confédération, le commissaire aux mines et aux terres de l’Ontario se voit confié la responsabilité de gérer les ressources minières de la province. La grande richesse des ressources naturelles est cependant réservée à des investisseurs étrangers, principalement américains. En effet, ces derniers obtiennent aisément des permis d’exploitation d’un gouvernement provincial qui souhaite promouvoir le potentiel minéral de son territoire. C’est ainsi que de nombreuses installations d’exploitation, tout comme des nouvelles petites villes, émergent de toute pièce, grâce aux investissements massifs qui proviennent de l’extérieur du pays.

La province devient aussi le lieu du développement d’une expertise minière, grâce en partie à une main-d’œuvre mobile. Nombreux sont les travailleurs qui se déplacent, d’ailleurs au Canada et de l’étranger, dans l’espoir de faire fortune dans le secteur où le développement est rapide et incessant. Si plusieurs travailleurs font carrière dans les mines, des milliers d’ouvriers ne sont que des « oiseaux de passage ».

Ainsi, lorsque la Première Guerre mondiale éclate, les mines nord-ontariennes en opération sont capables de fournir plusieurs des métaux primordiaux à l’armée canadienne pour confectionner son armement. Nécessaire à l’alliage, le nickel de Sudbury, par exemple, devient une ressource stratégique dans l’effort des Alliés et des empires centraux dans le conflit. L’importance des ressources minières amène même certains à même proposer leur nationalisation, proposition qui se dissipe toutefois dès le retour à la paix.

L’extraction augmente continuellement pendant l’entre-deux-guerres. Certaines mines nord-ontariennes connaissent même une expansion pendant la Crise économique des années 1930. Les prospères sociétés aurifères de Timmins et de Kirkland Lake s’enrichissent considérablement lorsque le prix de l’or, matière de refuge au plan de l’investissement, augmente en flèche.

Quand la Seconde Guerre mondiale éclate en 1939, plusieurs mines sont déclarées indispensables à l’effort de guerre. Les travailleurs dits essentiels sont exemptés du service militaire, puisque la Loi sur les mines de l’Ontario interdit aux femmes d’œuvrer sous terre. La kyrielle d’armes nécessaires au ravitaillement des forces alliées favorise une nouvelle expansion de l’industrie. En 1940, les mines d’or ontariennes embauchent plus de 20 000 nouveaux travailleurs (Nelles, 2005 : 429). La période de guerre est aussi propice à la montée du syndicalisme parmi les mineurs, qui cherchent à faire reconnaitre leurs syndicats. Le décret de temps de guerre PC 1003, adopté par le gouvernement fédéral en 1944, garantit aux travailleurs industriels l’accès à la négociation collective. Cette victoire juridique permet à plusieurs groupes de mineurs de se syndiquer.

Avec la fin de la guerre, on assiste à une certaine surexploitation de gisements. Dans les années qui suivent, les mines nord-ontariennes connaissent des hauts et des bas, caractérisés par les fluctuations des marchés et l’épuisement graduel des ressources qui apporte de durs coups aux localités fondées spécifiquement pour desservir les exploitations minières.

Une histoire locale et publique

Les premiers ouvrages publiés sur l’histoire des mines ont d’abord porté sur les aspects technique et scientifique, associés au développement de l’industrie. Dès la fin du 19e siècle, les dirigeants des mines, en partenariat avec la province, publient des ouvrages sur la progression de l’exploitation minière sur le territoire. En 1891, le Bureau des mines de l’Ontario est établi. Ayant la responsabilité de favoriser le développement économique du Nord ontarien, le Bureau publie des rapports annuels volumineux, qui servent surtout à quantifier la production minéralière. Ces études contiennent également des renseignements détaillés sur les propriétaires, les concessions d’exploration (claims) et la valeur boursière des actions minières. La province étudie également la formation géologique de son territoire, de manière à cartographier systématiquement les zones pouvant être développées et transformées en camps miniers advenant de nouvelles découvertes.

Des publications spécialisées voient aussi le jour. Par exemple, le Canadian Mining Journal, publié par la société de génie minier Canadian Institute of Mining, est fondé en 1907 et relate les progrès scientifiques, les occurrences minérales et les niveaux de production nationale.

Dès les années 1940, les premiers ouvrages de synthèse sont publiés sur l’histoire des mines canadiennes. En 1947, Arnold Hoffman publie Free Gold. The Story of Canadian Gold Mining. Écrit à la première personne, l’ouvrage raconte les péripéties de l’auteur, un géologue américain, et de son frère, dans leur travail de prospection. Hoffman retrace aussi l’évolution des mines canadiennes en présentant certains ingénieurs et promoteurs financiers éminents de l’industrie.

Suivent des travailleurs et des syndicalistes nord-ontariens qui font paraître des textes sur leurs expériences dans les mines. À partir des années 1970, le Highway Book Shop, une libraire et maison d’édition (maintenant défunte) de Cobalt, offre l’occasion aux écrivains locaux de marquer la mémoire du Nord-Est ontarien. Elle publie régulièrement des ouvrages sur les mines, allant des sociétés aurifères kirklandaises et timminoises aux mines d’argent de Cobalt. Michael Barnes, un enseignant du nord de l’Ontario, devient l’écrivain le plus prolifique de la région en publiant régulièrement sur le développement économique. Ses livres regorgent d’images et soulignent la prospérité générée par les mines. Les écrits font fréquemment le récit anecdotique des individus les plus illustres des communautés minières, laissant ainsi peu de place aux récits de la vie ouvrière. À ce sujet, soulignons néanmoins la contribution de Charlie Angus, réputé syndicaliste et député fédéral depuis 2004, dont les textes historiques fournissent un éclairage sur les conditions de travail des mineurs nord-ontariens (Angus et Griffin, 1996; Angus et Palu, 2001, 2007).

Pour leur part, des projets de commémoration soulignent le rôle des mines ontariennes et sur le développement de l’industrie. Le programme des plaques historiques, érigées par la Fiducie du patrimoine ontarien depuis 1974, contribue à créer des espaces d’histoire publique sur l’histoire minière nord-ontarienne. Elles témoignent, entre autres, des péripéties entourant la découverte du nickel à Sudbury, les camps aurifères de Kirkland Lake et de Geraldton, les postes de secours miniers, la première mine de cuivre au pays (Bruce Mines), la fondation du district minier de Red Lake, ainsi que les exploitations de Porcupine et de Silver Islet. La Commission des lieux et monuments historiques du Canada, gérée par Parcs Canada, désigne d’autres sites en tant que lieux historiques nationaux, dont l’Arrondissement de l’exploration minière de Cobalt en 2002. Ce site contient des bâtiments associés à l’industrie, des éléments urbains du début du 20e siècle, ainsi qu’une mine. Les musées d’histoire régionaux contribuent également à préserver le patrimoine minier en hébergeant d’importantes collections de documents archivistiques. Mentionnons au passage le Northern History Museum de Kirkland Lake et les musées du patrimoine de la ville du Grand Sudbury.

Les historiens et les mines

Outre quelques études sur l’ethnicité et le travail dans les mines (Vasiliadis, 1989), les universitaires s’intéressant aux mines ont d’abord étudié les caractéristiques du travail minier. Ils ont jeté un premier regard sur les conditions de travail dans les mines (Baldwin, 1977; Gosselin, 1995; Owens, 2005), la mobilité (Gaudreau, 1998), ainsi que les femmes et la famille ouvrière (Forestell, 1993). Pourtant, ces axes ont privilégié des conclusions misérabilistes sur le travail minier qui se serait limité, en somme, à sa dureté et à sa dangerosité. En cernant le militantisme et le syndicalisme chez les mineurs, les recherches ont contribué à justifier la mobilisation contre les conditions qu’ils avaient à subir (Lang, 1970; Miller, 2003; Sefton MacDowell, 2003; Vander Meulen, 2003; Blais, 2009). D’autres, au contraire, se sont intéressés à l’impact des mines dans les villes monoindustrielles du nord de l’Ontario et, subséquemment, à la volonté de diminuer leur dépendance sur l’industrie minière (Bray et Thompson, 1996).

Étant situés dans une ville minière, les historiens de l’Université Laurentienne se sont naturellement penchés sur l’histoire de cette industrie. Côté francophone, Guy Gaudreau et ses étudiants ont souligné la contribution des travailleurs, dont les immigrants, à l’histoire des mines sudburoises. Gaudreau a remarqué que les immigrants, surtout polonais, finlandais et italiens, contribuaient directement à la modernisation des activités d’extraction à la Canadian Copper Company (Gaudreau, 2003). Karey Reilly, quant à elle, s’est intéressée plus particulièrement aux Italiens et a remarqué que leur enracinement était étroitement lié aux besoins en main d’œuvre du principal employeur minier de la région (2005). À son tour, Paul de la Riva démontre que les Canadiens français se sont retrouvés, en 1886, parmi la première cohorte de mineurs à Sudbury, alors que l’on avait longtemps cru qu’ils avaient commencé à être engagés dans le secteur minier seulement après les années 1930 (1998). Quant à Donald Dennie, il estime que les Canadiens français de Rayside-Balfour ont dû faire la transition graduelle vers le salariat, dont dans les mines, ne pouvant plus se fier exclusivement à l’agriculture de subsistance (2001). Plus tard, Emily Reynolds remarque que les journaliers miniers, malgré leur bref passage, contribuaient à l’effervescence des régions et des secteurs dans lesquels ils œuvraient (2007). Pour sa part, Kevin Auger s’inspire des mines kirklandaises pour remarquer que le travailleur de carrière tendait à accepter la discipline industrielle (2007). Gaudreau observe un phénomène similaire en examinant le cas des absences volontaires au travail qui soulignent, selon lui, la relative indépendance des travailleurs à l’égard des entreprises (2008). Plus récemment, Gaudreau a exploré la question de la culture musicale chez les mineurs a remarqué que la pratique musicale est différente selon les lieux de travail et selon les communautés ethniques (2013).

Conclusion

Tandis que l’industrie minière nord-ontarienne remonte au 19e siècle, les études historiques sur ce milieu commencent seulement à se développer. Certes, les industries et la province ont préservé d’importantes archives reliées à la production et à l’expansion des mines. Maintes « histoires » restent toutefois à raconter, incluant celles des travailleurs et de leurs familles, souvent marginalisés et oubliés dans la foulée des mouvements syndicaux. Plusieurs aspects de la vie du mineur méritent d’être explorés, tels que l’influence de la culture des milieux miniers sur le travailleur et sa famille. Toujours est-il que l’apparition de nouvelles sources archivistiques a permis d’approfondir l’analyse sur la ségrégation occupationnelle et sur la mobilité des travailleurs miniers du Nord ontarien. Des collections de fiches d’embauche et de service dans les mines, ainsi que les archives patronales, conservées jadis pour assurer un contrôle et un suivi des travailleurs, ont notamment permis de retracer les particularismes des divers parcours professionnels. Gaudreau et ses étudiants ont d’ailleurs su bien mettre à profit ce type d’archives dans leurs recherches. En reconstruisant progressivement les nombreux itinéraires des mineurs, les historiens pourront retrouver la voix des individus oubliés de l’histoire minière et mieux comprendre le processus du travail dans les mines nord-ontariennes.

Bibliographie

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Charlie Angus et Louie Palu (2001), Mirrors of Stone : Fragments from the Porcupine Frontier, Toronto, Between the Lines, 160 p.

Charlie Angus et Louie Palu (2007), Cage Call : Life and Death in the Hard Rock Mining Belt, Portland, Blue Sky Gallery, 64 p.

Kevin Auger (2007), «  Les travailleurs de carrière de la Lake Shore » dans Guy Gaudreau, Les hauts et les bas des mineurs de Kirkland Lake, Sudbury, Université Laurentienne, p. 29-62.

Douglas Baldwin (1977), « A Study in Social Control : The Life of the Silver Miner in Northern Ontario », Labour / Le Travail, n° 2, p. 79-106.

Michael Barnes (1986), Fortunes in the Ground : Cobalt, Porcupine and Kirkland Lake, Erin, Boston Mill Press, 263 p.

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Matt Bray et Ashley Thompson (1996), At the End of the Shift : Mines and Single-Industry Towns in Northern Ontario, Toronto, Dundurn Press, 208 p.

Paul de la Riva (1998), Mine de Rien. Les Canadiens français et le travail minier à Sudbury, 1886-1930, Sudbury, Prise de Parole, 240 p.

Donald Dennie (2001), À l’ombre de l’INCO. Étude de la transition d’une communauté canadienne-française de la région de Sudbury (1891-1972), Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 286 p.

Nancy M. Forestell (1993), « All that Glitters is not Gold : The Gendered Dimensions of Work, Family and Community Life in the Northern Ontario Goldmining Town of Timmins, 1909-1950 », Thèse de doctorat, Toronto, Université de Toronto, 359 p.

Guy Gaudreau (1998), La mobilité des ouvriers-mineurs du Nord ontarien et québécois 1900-1939, Sudbury, Institut franco-ontarien / Université Laurentienne, 141 p.

Guy Gaudreau (2003), L’histoire des mineurs du Nord ontarien et québécois, Sillery, Septentrion, 302 p.

Guy Gaudreau (2008), « Les absences au travail dans les mines de Kirkland Lake, 1927-1943 : congés, fins de semaine et vacances annuelles », Labour / Le Travail, n° 62, p. 51-78.

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Paulette Gosselin (1995), « Les accidents de travail à la Canadian Cooper Company, 1900-1920 », Revue du Nouvel-Ontario, n° 17, p. 77-104.

Arnold Hoffman (1947), Free Gold : The Story of Canadian Mining, New York, Rinehart, 420 p.

John B. Lang (1970), « A Lion in a Den of Daniels : A History of the International Union of Mine Mill and Smelter Workers in Sudbury, Ontario, 1942-1962 », Mémoire de maîtrise (histoire), Guelph, Université de Guelph, 330 p.

Laurel Sefton MacDowell (2001), Remember Kirkland Lake. The Goldminers’ Strike of 1941-1942, Toronto, Canadian Scholars’ Press, 292 p.

Jason Vander Meulen (2003), « Autonomous Toil : A Working Class History of Mond Nickel Mine Workers in Northern Ontario, 1901-1910 », Mémoire de maîtrise (histoire), Sudbury, Université Laurentienne, 94 p.

Jason A. Miller (2003), « Divided We Stand: A Study of the Development of the Conflict between the International Union of Mine, Mill and Smelter Workers and the United Steelworkers of America in Sudbury, Ontario (1942–1969) », Mémoire de maîtrise (histoire), Hamilton, Université McMaster, 143 p.

H.V. Nelles (2005), The Politics of Development. Forests, Mines & Hydro-Electric Power in Ontario, 1849-1941, Montréal et Kingston, McGill-Queen’s University Press, 514 p.

Casey Owens (2005), « Le licenciement d’avril 1919 à la Mond Nickel : drame ou simple épisode de la vie ouvrière ? » dans Micheline Tremblay, Sylvie Lafortune et Patrick Sawyer (dir.), Actes de la 11e Journée Sciences et Savoirs, Sudbury, Acfas-Sudbury / Université Laurentienne, p. 131-161

Karey Reilly (1995), « Les Italiens de Copper Cliff, 1886-1914 », Revue du Nouvel-Ontario, n° 17, p. 49-76.

Emily Reynolds (2007), « Journaliers de la région de Sudbury, 1891-1911 » dans Julie Boissonneault et Marie Bernier (dir.), Actes de la 13e Journée Sciences et Savoirs, Sudbury, Acfas-Sudbury / Université Laurentienne, p. 55-78.

Peter Vasiliadis (1989), Dangerous Truth : Interethnic Competition in a Northeastern Ontario Goldmining Center, New York, AMS Press, 389 p.

Les syndicats, le mouvement gai et lesbien ontarien et la création d’une alliance naturelle

Par Mathieu Brûlé, le 02 mars 2015

Pride march, Toronto, 1974, http://www.onthebookshelves.com/allangardens6.jpg, consultée le 1er mars 2015

Pride march, Toronto, 1974, http://www.onthebookshelves.com/allangardens6.jpg, consultée le 1er mars 2015

 

En octobre 1997, plus de 300 militants et militantes du mouvement syndical canadien se rassemblent à Ottawa pour assister à la première conférence syndicale canadienne consacrée entièrement à la question du rôle des syndicats dans la lutte pour les droits des personnes lesbiennes, gais, bisexuelles, et transgenres (LGBT) au Canada. La conférence « Solidarité et fierté », organisée par le Congrès canadien du travail, constitue non seulement un important précédent en matière d’organisation syndicale canadienne pour la défense du respect de l’orientation sexuelle (et de l’identité de genre), mais aussi un symbole important des avancées dans le mouvement syndical dans sa volonté à faire des droits des personnes LGBT une plus grande priorité. L’événement revêt d’une importance significative, car l’alliance entre ces deux mouvements ne s’est pas réalisée sans défi. En effet, malgré la participation des syndicats aux luttes pour les droits des gais et lesbiennes depuis le début des années 1970, les deux mouvements n’ont pas toujours entretenu une relation harmonieuse. Un retour sur l’assemblée générale de la Fédération du travail de l’Ontario (FTO) de 1979, où un débat sur la question de l’orientation sexuelle a exposé une division entre la solidarité syndicale et le libéralisme social, permettra d’analyser cette tension et d’expliquer la manière dont les militants et militantes gais et lesbiens ont réussi à convaincre le mouvement syndical à faire des minorités sexuelles une partie intégrale de leur solidarité ouvrière. Finalement, nous conclurons avec un regard sur la situation dans le Nord de l’Ontario pendant ces années, question de soulever quelques pistes quant à l’organisation des gais et lesbiennes dans cette région.

La création d’un mouvement gai et lesbien en Ontario

En juin 1969, le gouvernement canadien adopte la loi C-150. Il s’agit d’une réforme importante visant à libéraliser les sections du Code criminel canadien ayant rapport à la pratique sexuel personnel en légalisant, entre autres, l’avortement, la contraception et les actes homosexuels entre deux adultes âgés de 21 ans ou plus. Cependant, la loi n’offre aucune protection contre la discrimination à ceux et celles qui affichent publiquement leur homosexualité ou qui sont soupçonnés d’avoir une orientation homosexuelle. Puisque l’homosexualité est toujours mal perçue et mal comprise par le gouvernement fédéral, les forces policières et les Canadiens en général, les gais et lesbiennes sont hantées au quotidien par la crainte de perdre leur emploi, leur logement ou encore de fragiliser leurs relations amicales et familiales (Kinsman et Gentile, 2010: 221-222). Devant l’absence de recours en matière de discrimination homophobe, les communautés gaies et lesbiennes ontariennes commencent ainsi à se mobiliser et à former des organisations pour informer la population ontarienne sur l’homosexualité. Le mouvement prend donc aussitôt une campagne de défense des droits des gais et lesbiennes, dont l’objectif principal est de convaincre le gouvernement provincial d’interdire la discrimination en faisant de l’orientation sexuelle une catégorie protégée par le Code des droits de la personne de l’Ontario (CDPO).

La défense des droits légaux des gais et lesbiennes constitue le cheval de bataille du mouvement gai et lesbien pendant plus de 15 ans, c’est-à-dire entre la formation du premier groupe homosexuel à Toronto en 1969, c’est-à-dire le club étudiant University of Toronto Homophile Association, et l’adoption de la Loi 7 en 1986, qui insère l’orientation sexuelle dans le CDPO. De plus, en axant sa campagne sur les droits de la personne, le mouvement réussit à mobiliser l’appui potentiel des groupes et des individus dévoués à la cause nonobstant l’orientation sexuelle (Warner, 2002: 70-71). C’est dans ce contexte et dans ce contexte que le mouvement gai et lesbien se met à forger des alliances avec des groupes civiles et politiques, y compris le mouvement syndical.

Le mouvement syndical et la formation d’une alliance

Après la barbarie vécue pendant la Deuxième Guerre mondiale, la défense des droits de la personne devient une question plus centrale dans l’esprit des citoyens et des gouvernements occidentaux. Au Canada, les partis de droite et de gauche préconisent l’adoption de nouvelles lois et créent des nouvelles institutions à fin de promouvoir et de protéger les droits fondamentaux. Par exemple, en 1947, le gouvernement socialiste de Tommy Douglas en Saskatchewan adopte la première Déclaration des droits de la personne de la Saskatchewan. En 1960, c’est au tour du gouvernement fédéral conservateur de faire de même en adoptant la Déclaration canadienne des droits. En Ontario, la Commission ontarienne des droits de la personne voit le jour l’année suivante. Le mouvement syndical n’est pas exclu de ce phénomène, car il investit une somme importante de ressources afin de lutter contre la discrimination dans les lieux de travail. Malgré l’attention portée à cette lutte contre la discrimination, il faudra encore attendre quelques années avant que la question de l’orientation sexuelle et de la discrimination contre les gais et lesbiennes soit soulevée par les organisations syndicales.

Ce n’est qu’en 1973 que le mouvement gai et lesbien et le mouvement syndical se croisent pour la première fois. Durant cette année, le groupe Torontois Gay Alliance Toward Equality (GATE) lance une campagne afin de convaincre la ville de Toronto d’adopter un règlement municipal qui interdirait, au sein de la fonction publique municipale, toute discrimination fondée sur l’orientation sexuelle. Dans le cadre de leurs efforts, GATE contacte les sections locales 43 et 79 du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), qui représentent les employés de la ville de Toronto. Ainsi, après une courte réunion entre la direction des syndicats et les représentants de GATE, les sections 43 et 79 acceptent d’appuyer le règlement municipal qui propose de proscrire la discrimination homophobe. Il s’agit d’une première collaboration entre un syndicat et une organisation gaie et lesbienne en Ontario. Étant donné l’aisance avec laquelle les syndicats acceptent de se prononcer en faveur des droits des gais et lesbiennes, Ken Popert, un militant de GATE, affirme que les deux mouvements forment une alliance naturelle (The Body Politic, avril 1976). Malgré la déclaration de Popert, les expériences de plusieurs gais et lesbiennes qui ont tenté de promouvoir leurs droits dans le mouvement syndical démontrent que la dite alliance ne sont pas aussi naturelles qu’on pourrait la croire. Par conséquent, il faudrait beaucoup plus d’efforts de la part de militants et militantes gais et lesbiennes pour qu’elle soit mise en place.

En raison du succès au conseil municipal de Toronto, des travailleurs et travailleuses gais et lesbiennes membres de syndicats tentent de convaincre le mouvement syndical ontarien d’adopter une position favorable au mouvement pour les droits des gais et lesbiennes. Ils présentent ainsi, aux assemblées syndicales annuelles, une kyrielle de propositions pro-gaies et lesbiennes. Dès lors, une attention particulière est portée à la FTO, car elle rassemble à l’époque la majorité des syndicats ontariens et détient la capacité d’encourager ses affiliés à mettre la lutte contre la discrimination homophobe à l’avant-scène. En revanche, même si des propositions favorables aux droits des gais et lesbiens sont soumises en 1976 et 1977, elles ne sont jamais présentées aux délégués. À fin de compte, elles sont mises de côté au profit de questions jugées plus importantes par la direction de la FTO.

En 1979, face à la réticence de la FTO, un groupe de délégués gais et lesbiens, ainsi que quelques alliés hétérosexuels décident de se mobiliser dans l’assemblée annuelle de la FTO: ils veulent s’assurer qu’une proposition qui obligerait la FTO à se prononcer en faveur de la protection des droits des gais et lesbiennes soit présentée aux délégués. Harold B. Desmarais, un militant gai de Windsor, assiste à l’assemblée de la FTO en tant que membre de la presse et représentant du journal gai The Body Politic. Si son statut professionnel ne lui permet pas de voter ou de participer à la discussion pendant l’assemblée, il décide tout de même de faire circuler parmi les délégués une pétition qui demande que la proposition sur les droits des gais et lesbiennes soit présentée.

Lorsqu’il aperçoit initialement la pétition, le président de la FTO, Cliff Pilkey, réagit de façon pour le moins négative. Les délégués, quant à eux, vont jusqu’à menacer d’interrompre l’assemblée avant que Pilkey accepte finalement de présenter leur proposition aux délégués. Malgré cette première victoire, l’adoption de la proposition, qui constitue l’objectif de la mobilisation, n’est pas encore acquise. Les délégués doivent donc s’assurer non seulement que des délégués sympathisants soient présents lors de la discussion et du vote afin de contrer l’opposition, mais aussi qu’une majorité les appuie. Pour ce faire, ils font appel à des amis et à des représentants de syndicats qui se sont déjà prononcés en faveur des droits des gais et lesbiennes, tels que le SCFP et le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (Desmarais).

Le jeudi 16 novembre, soit le matin de la deuxième journée de l’assemblée, Pilkey présente la proposition numéro 73, qui suggère à la FTO de prendre parti pour la lutte contre la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle. La question provoque un débat instantanément. Plusieurs délégués expriment ouvertement leur opposition à la proposition. Un délégué du syndicat des barmans à Toronto critique la proposition, citant ce qu’il perçoit comme étant un manque d’attention à la discrimination anti-hétérosexuelle. Pour illustrer son propos, il cite, pour exemple, le cas d’un bar gai de Toronto, accusé d’avoir congédié des employés hétérosexuels (The Globe & Mail, 6 Octobre, 1978). Son intervention reçoit des applaudissements et des cris d’appuis. C’est également le cas après les commentaires d’un deuxième délégué, un membre du Syndicat des employés de la fonction publique de l’Ontario, qui prend la parole pour s’opposer à la présence de « queers » dans son lieu de travail (Ontario Federation of Labour, 1979: 43).

Malgré cette opposition, les délégués gais et lesbiens et leurs alliés n’hésitent pas à se prononcer en faveur de la proposition. Leurs interventions soulèvent l’importance d’assurer un accès à des lieux de travail sans discrimination. Ils rappellent également le rôle historique qu’a joué le mouvement syndical dans cette lutte. Par exemple, Mickey Warner, délégué de la section locale 82 du SCFP de Windsor, justifie son appui à la proposition en rappelant le premier principe de la solidarité ouvrière et le slogan qui entend qu’une attaque contre un individu constitue une attaque contre tous (Ontario Federation of Labour, 1979: 43). Si la proposition essuie de nombreuses critiques et provoque spontanément des déclarations homophobes dans la salle, la majorité des délégués votent en faveur de la proposition. C’est ainsi qu’on parvient à récolter les fruits de la mobilisation, car la plus grande organisation syndicale ontarienne vient de se prononcer en faveur des droits des gais et lesbiennes.

Et qu’en est-il dans le Nord ontarien ?

Il est important de préciser que, malgré le caractère provincial de la FTO, l’agitation et la mobilisation gaie et lesbienne dans le mouvement syndical dans cette période est surtout un phénomène du Sud de la province. À ce moment, le mouvement gai et lesbien est le plus organisé dans les centres urbains du Sud et de l’Est ontariens, mais demeure pratiquement invisible dans le Nord. Cet écart entre ville et région découle d’une propension parmi les individus gais et lesbiens à migrer vers les centres urbains, qui leur permettent de sortir de l’isolement et de retrouver une communauté de gens semblables. Ce phénomène est bien illustré par l’expérience du groupe Lakehead Gay Liberation, qui a vu le jour en 1974 à Thunder Bay. Après un an seulement, le groupe a dû cesser ses activités à la suite du départ de la plupart de ses membres vers Toronto (Belrose).

Malgré l’absence d’un mouvement gai et lesbien organisé, il existe dans le Nord une présence gaie et lesbienne, que le mouvement du Sud tente de mobiliser. À cette fin, en 1980, la Coalition pour les droits des homosexuels en Ontario organise en 1980 une tournée de plusieurs villes du Nord, dont Sudbury, Hearst et Thunder Bay, afin de stimuler la mobilisation des communautés gaies et lesbiennes. Dirigé par le militant gai torontois Robin Hardy, la tournée connaît pourtant un succès mitigé. Malgré la tenue de réunions dans la plupart des villes visitées, c’est seulement à Thunder Bay que la communauté gaie et lesbienne locale tente de former une organisation qui leur est propre, soit la Gays of Thunder Bay.

Malgré l’échec initial de la tournée de Hardy, les communautés gaies et lesbiennes nord-ontariennes réussissent à se mobiliser pendant les décennies 1980 et 1990 avec la formation de groupes à North Bay et à Thunder Bay, mais aussi à Sudbury où, en 1996, la communauté gaie et lesbienne, ainsi que des mouvement syndical, se mobilisent pour appuyer Marie Ross, employée d’une épicerie Loeb qui, après avoir été victime d’harcèlement homophobe de la part de ses collègues au travail, a décidé de quitter son emploi. (Northern Life, 3 avril, 1996). La lutte de Ross prend fin lorsqu’elle est réinvitée à regagner son ancien poste (Xtra!, 27 février, 1997).

Conclusion

Comme on peut le constater, l’alliance entre le mouvement syndical et le mouvement pour les droits des gais et lesbiennes ne s’est pas réalisée sans obstacle. La solidarité ouvrière syndicale n’était pas toujours d’une ouverture à toutes les formes de libéralisme social. D’ailleurs, le niveau de mobilisation qu’il a fallu pour vaincre la réticence de la direction et des délégués de la FTO en 1979 l’illustre bien. Depuis ce temps, les syndicats ontariens sont plus actifs dans la lutte contre l’homophobie, et plus récemment, contre la transphobie. Leur participation aux efforts visant à contester la définition exclusivement hétérosexuelle de la famille a d’ailleurs largement contribué à l’avènement du droit pour les couples du même sexe d’avoir accès aux prestations et aux pensions de leurs partenaires. Bien que l’alliance entre ces deux mouvements semble aller de soi aujourd’hui, celle-ci ne faisait pas l’unanimité au départ. En effet, plusieurs années de mobilisation, de résistance et de sensibilisation ont été nécessaires avant que le mouvement syndical en vienne à y voir, un peu comme l’avait décrit Ken Popert en 1976, une alliance naturelle.

 

Bibliographie

Sources primaires

Ontario Federation of Labour, Proceedings: 23rd Annual Convention. Don Mills: Ontario Federation of Labour, 1979.

Fonds d’archives (Canadian Lesbian and Gay Archives, Toronto)

Doyle, R. G. 4 octobre, 1973, Toronto, Canadian Lesbian and Gay Archives, Fonds Gay Alliance Toward Equality, Vertical File.

King, John D. 9 octobre 1973, Toronto, Canadian Lesbian and Gay Archives, Fonds Gay Bell, 2008-054.

Richie, Nancy. « Members of the Board », 27 octobre1997, Toronto, Canadian Lesbian and Gay Archives, Fonds Gay Bell, 2008-054.

Fonds d’archives (Archives publiques de l’Ontario, Toronto)

Ontario Federation of Labour Convention, [Enregistrement audio], 1979, F 4180, B733087, T030331, Cassette 10, 15 et 16 novembre, côté B, Archives publiques de l’Ontario.

Entrevues

Belrose, David. Entrevue téléphonique avec l’auteur. Toronto, 14 janvier 2015, 10h00.

Desmarais, Harold B. Entrevue téléphonique avec l’auteur. Toronto, 10 août 2012, 15h00.

 Journaux

« New look, gay clients, old pact », The Globe and Mail, 6 octobre 1978.

Herland, Neil. « Dyke back at work at Loeb », Xtra!, 27 février 1997.

MacDonald, Darren. « Gay discrimination forced her out of job, says bookkeeper », Northern Life, 3 avril 1996.

Popert, Ken. « Gay rights in the unions », The Body Politic, avril 1976.

Sources secondaires

Kinsman, Gary, Patrizia Gentile. The Canadian War on Queers: National Security as Sexual Regulation. Vancouver: UBC Press, 2010.

Warner, Tom. Never Going Back: A History of Queer Activism in Canada. Toronto: University of Toronto Press, 2002.

La Saint-Jean-Baptiste en Ontario français, une fête politique (1945-1980)

Par Marc-André Gagnon, le 20 juin 2014

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Source : Ph19-7 Un char allégorique du défilé de la Saint-Jean-Baptiste de Cornwall (Ontario), ca 1964. Photo : Marysse Photo. Université d’Ottawa, CRCCF, Fonds Fédération des sociétés Saint-Jean-Baptiste de l’Ontario (C19).

 

La fête nationale des Canadiens français est bien ancrée dans notre mémoire collective. Enracinée en sol ontarien depuis le milieu du XIXe siècle simultanément à l’installation des Canadiens français, la fête de la Saint-Jean a longtemps été perçue par l’élite nationaliste comme une occasion de se rassembler et d’illustrer, par des manifestations, l’existence d’une société distincte, française et catholique. Elle doit également servir de moment de réflexion permettant de prendre conscience des défis propres au fait minoritaire, mais aussi des liens unissant les minorités françaises au foyer national québécois. L’architecte de ce programme est la Société Saint-Jean-Baptiste (S.S.J.B.), une association patriotique fondée à Montréal en 1842 et présente partout au Canada français. Bien que celle-ci soit absente du paysage ontarien au XXIe siècle, la société a œuvré à l’organisation des célébrations pendant la majeure partie du XXe. On vous propose ici de plonger dans la Saint-Jean-Baptiste traditionnelle et de découvrir le rôle joué par ses organisateurs. En arpentant les coulisses de la fête, nous tracerons les contours des grandes transformations qui ont marqué l’évènement pendant les années 1960, dont l’impact de la rupture institutionnelle du Canada français et de la marginalisation de la dimension religieuse.

 

Un témoignage de puissance

Fondée le 26 mars 1939 dans le but de grouper l’ensemble des S.S.J.B. régionales et locales, la Fédération des Sociétés Saint-Jean-Baptiste (F.S.S.J.B.O.) est l’organisme qui chapeaute les fêtes en Ontario. Laissant aux sociétés locales le soin d’organiser et de financer les festivités, la Fédérations’occupe de définir le sens de la fête et d’en assurer la cohésion sur le territoire ontarien. Ceci devient d’autant plus vrai après la Seconde Guerre mondiale, lorsque le réseau associatif éprouve le besoin d’accroitre sa capacité à mobiliser les francophones devant l’intérêt grandissant du gouvernement fédéral à définir des politiques sur l’identité canadienne qui iraient à l’encontre des francophones. La F.S.S.J.B.O. se perçoit alors comme la « sentinelle » des Franco-Ontariens en veillant à leurs intérêts patriotiques. Elle cherche également à « rendre le peuple meilleur » en lui enjoignant de garder vivantes ses traditions, sa langue et sa religion. Ce discours appelle à davantage de vigilance face aux influences « subtiles et d’autant plus dangereuses qui s’infiltre constamment au milieu de nous (…) » (LeDroit, 18 juin 1960). Ces influences nocives sont l’individualisme et le matérialisme, deux « maux » issus de la société américaine qui encouragent l’anglicisation et sapent la capacité de la communauté francophone de se grouper et de démontrer son appartenance à une culture nationale distincte (F.S.S.J.B.O., 13 mai 1960). La fête nationale se veut ainsi l’instrument privilégié pour les combattre. Elle montre le caractère structurant et vivant de la nation canadienne-française, comme l’explique la chercheuse Katia Maulausséna (2002). Elle sert de « témoignage de puissance » à la société majoritaire qui l’entoure et à tous ceux qui rejettent l’idée de la dualité canadienne (LeDroit, 8 juin 1950). Elle doit aussi être une occasion de manifester les sentiments d’appartenance à la nation canadienne-française, de bâtir la conscience historique et de consolider le poids politique de la communauté. En mobilisant les francophones en province, la Fédération estime être en mesure de démontrer la force du groupe. Célébrée autant au Québec qu’ailleurs au Canada, la Saint-Jean-Baptiste en Ontario n’est pas qu’une simple copie de la fête québécoise (Rivet, 1976 : 184) : les élites franco-ontariennes développent un discours axé sur les défis d’une communauté en situation minoritaire en réclamant davantage de services en français par exemple.

 

Les symboles de la fête nationale

En 1950, les SSJB d’Ottawa, de Hull et d’Eastview mettent sur pied un protocole conjoint afin de célébrer la fête nationale sur les deux rives de la rivière des Outaouais. Les trois « villes sœurs » sont l’hôte d’activités pouvant s’inscrire dans un « portrait synthèse de la Saint-Jean-Baptiste traditionnelle » selon l’expression de l’historien Marc Ouimet (Ouimet, 2011 : 54). Le défilé est organisé annuellement et se veut l’évènement phare des célébrations jusqu’au milieu des années 1960. Chars allégoriques, contingents de marcheurs, fanfares et voitures pour les dignitaires côtoient la foule qui se rassemble pour l’occasion. En milieu urbain, le défilé sert à démontrer la capacité des institutions de se mobiliser la communauté francophone et d’occuper l’espace public. Chaque année, la Fédération des Sociétés Saint-Jean-Baptiste envoie des mots d’ordre concernant le thème du défilé. Par exemple, le thème proposé en 1953, «nos mouvements, nos institutions, nos sociétés », cherche à promouvoir le coopératisme incarné par les caisses populaires et le scoutisme par exemple. Chaque société régionale est libre de suivre ou d’adapter ces thèmes en fonction de sa capacité organisationnelle.

D’autres activités meublent le répertoire des fêtes. On organise aussi des banquets, des messes, des compétitions sportives, des soirées dansantes et le traditionnel feu de joie. Bien qu’il s’agisse d’une tradition païenne célébrant le solstice d’été ayant ensuite été reprise par l’Église catholique, cette coutume cherche avant tout à commémorer le feu allumé par le Gouverneur de Montmagny à Québec en 1636 à l’occasion de la première célébration de la Saint-Jean répertoriée dans la colonie. D’ailleurs, quand il est question de l’histoire, ce sont principalement les lieux, les personnages et les évènements liés à de la Nouvelle-France qui sont mobilisés. En rappelant l’antériorité du groupe sur le territoire, la F.S.S.J.B.O. cherche ainsi à légitimer la présence de la communauté franco-ontarienne.

Il ne faut pas passer sous silence le rôle central joué par Saint Jean-Baptiste lui-même. Bien plus qu’une figure incarnée par un enfant dans les défilés, il représente les valeurs et les sentiments chers aux Sociétés qui portent son nom. Le Saint-Patron des Canadiens français y est vu comme un modèle à suivre pour la population (Gervais : 2003 : 26). Parce qu’il est un précurseur, précédant la venue du Christ par la transmission du baptême, les dirigeants de la SSJB invitent les Franco-Ontariens à être à l’avant-garde dans la défense et la transmission de leur identité : « À l’exemple de notre saint patron qui avait la mission de préparer les voies à la venue du Rédempteur , estiment-ils au Droit en 1962, […] efforçons-nous en cette circonstance d’être les témoins de cet héritage religieux et culturel que nous avons reçu afin de le partager à notre génération et de le léguer aux générations futures » (LeDroit, 22 juin 1962).à

 

La Saint-Jean-Baptiste « traditionnelle » critiquée

Longtemps perçu comme le symbole phare du sentiment de solidarité entre les membres de la « famille canadienne-française », le sens de la fête nationale est contesté au milieu des années 1960 au plan de ses dimensions nationales et religieuses. Les grandes ruptures institutionnelles bousculant les relations entre les communautés francophones du Canada, la territorialisation de leurs identités et l’intérêt qu’elles suscitent auprès des différents échelons de gouvernement viennent altérer le contexte dans lequel se déroule son organisation. La jeune génération critique le réseau associatif traditionnel et les célébrations sont taxées d’élitistes. En Ontario français, cette période est vécue différemment en fonction des régions. Si la fête moins vivante à Ottawa, elle surprend par ses mobilisations ailleurs en province.

Cette période coïncide avec la phase de décroissance pour les Sociétés Saint-Jean-Baptiste, ce qui amenuise leur capacité organisationnelle. En 1973, le président de leur fédération Raoul Boyer confiera, « les vieux ont voulu laisser la place aux jeunes, sans toutefois réaliser que leur intérêt n’est pas le même ». Le recrutement et le vieillissement des effectifs ne sont pas les seuls problèmes auxquels les SSJB doivent faire face en Ontario. Il reconnait aussi que ses membres ont eu à subir le contrecoup de la « désaffection des sociétés similaires au Québec » en raison de l’adoption par leur fédération provinciale d’un mandat souverainiste en 1969. Bien qu’il convienne que les fêtes de la Saint-Jean Baptiste aient perdu de leur éclat, notamment à cause de l’abandon de son caractère religieux, il demeure persuadé « […] qu’il doit exister sur le plan nationaliste, un lien entre le passé, le présent et l’avenir » (LeDroit, 23 juin 1973).

Durant cette période de remise en question, certains estiment que la fête du 24 Juin ne cadre plus aux besoins des Franco-Ontariens. C’est l’avis de l’historien Séraphin Marion, pour qui la Saint-Jean n’a jamais été l’objet de célébrations considérables en Ontario, un avis partagé par Omer Deslauriers, président général de l’Association Canadienne française de l’Ontario (ACFO). Disant respecter «la tendance actuelle des Franco-Ontariens de vouloir célébrer individuellement la Saint-Jean », il refuse de voir l’ACFO s’impliquer dans l’organisation des fêtes. Selon lui, les Franco-Ontariens ont assez de personnalité « sans se faire imposer ce genre de fête, un genre d’association qui ne corresponde pas à sa réalité » (LeDroit, 23 juin 1973).

L’opinion de Deslauriers n’est pas partagée ailleurs en province. Notons que les fêtes, de quelque nature qu’elles soient, sont traversées par des interprétations concurrentielles. Alors qu’à Ottawa, on tend davantage à mettre l’accent sur une identité franco-ontarienne individuelle et détachée de la mémoire canadienne-française, l’exemple des fêtes dans l’Est ontarien démontre plutôt une volonté à célébrer le passé comme vecteur identitaire. À Saint-Isidore de Prescott, le défilé se veut un tableau de la culture et du nationalisme canadien-français. Cette persistance à célébrer une Saint-Jean plus traditionnelle intrigue le journaliste Claude Picher : « Y a-t-il une Saint-Jean-Baptiste pour les Québécois et une autre pour les Franco-Ontariens? […] Si au Québec, la Saint-Jean s’identifie de plus en plus aux revendications sociales et nationalistes, en Ontario on continue de glorifier les valeurs de jadis, la terre, la foi, les ancêtres » (LeDroit, 26 juin 1972).En fait, les fêtes dans cette région prennent des proportions gigantesques au cours des années suivantes (Gagnon & Miville : 2012). Le caractère structurant de la Saint-Jean est également perceptible dans la presse franco-ontarienne comme le mentionne Serge Miville. Les éditoriaux, les publicités et la couverture médiatique tendent à démontrer la continuité plutôt que la rupture (Miville : 2012 : 158-161).

***

Telle qu’elle se présente à l’aube de la décennie 1980, la fête continue d’être perçue comme un évènement politique, mais non partisan, qui cherche à affirmer l’existence d’une culture distincte et un sentiment d’unité dans l’ensemble des communautés francophones au Canada. Même si les Sociétés Saint-Jean-Baptiste ont passé la main dans la plupart des régions, une nouvelle génération d’organisateurs a pris le relai et s’est approprié la « fête à Baptiste ». Elles n’ont plus tout à fait la même signature : les défilés ont fait place aux concerts dans bon nombre de localités et on ne mobilise plus aussi fortement les symboles nationaux et religieux. Néanmoins, la fête continue d’être significative et la participation populaire témoigne du besoin de la communauté, même si redéfinie, de se rassembler.

 

Bibliographie

Sources primaires

Fonds d’archives (Centre de recherche en civilisation canadienne-française)

Roger Charbonneau. « Aux sociétés affilées », 9 avril 1950, Université d’Ottawa, CRCCF, Fonds FSSJBO, C19/4/7.

Grégoire Farell. « Circulaire du 13 mai 1960 », Université d’Ottawa, CRCCF, Fonds FSSJBO, C19/4/8.

[s.a.] « Message aux présidents et officiers des sociétés », 14 octobre 1965, CRCCF, Fonds FSSJBO, C19/4/5.

 

Journaux

Waldo Guertin. « Pour la fête nationale » Le Droit, 8 juin 1950.

«Un anniversaire que l’on peut passer inaperçu», Le Droit, 18 juin 1960.

Joseph Matte. « Vœux de solidarité de la SSJB de l’Outaouais Nord », Le Droit, 22 juin 1962.

Claude Picher. « On glorifie les valeurs de jadis », Le Droit, 26 juin 1972.

Solange Plourde-Gagnon. «La fête de tous les Canadiens français», Le Droit, 23 juin 1973.

Solande Plourde-Gagnon. « La Fédération des Sociétés Saint-Jean-Baptiste : Elle ne fait pas beaucoup de bruit, mais elle est vivante », Le Droit, 23 juin 1973.

 

Sources secondaires

Articles et livre

Gagnon, Marc-André (2014). « Le Canada français vit par ses œuvres : la Saint-Jean-Baptiste vue par le journal Le Droit, 1950-1960», Francophonie d’Amérique, n° 35, printemps 2013. À paraître.

Gagnon, Marc-André et Serge Miville (2012). « L’horizon nationalitaire et l’avenir de la francophonie canadienne : Le cas de la Saint-Jean-Baptiste (1968-1986) », dans La Relève, vol. 3, n° 1, p. 18-19.

Gervais, Gaétan (2003). Des gens de résolution : le passage du Canada français à l’Ontario français, Sudbury (Ontario), Éditions Prise de Parole, 229 p.

 

Thèses

Boisvert, Donald Luc (1990). Religion and Nationalism in Québec: the Saint-Jean-Baptiste Celebrations in Sociological Perspective, thèse de doctorat (études religieuses), Ottawa, Université d’Ottawa, 396 p.

Dupuis, Serge (2013). Le passage du Canada français à la Francophonie mondiale : mutations nationales, démocratisation et altruisme au mouvement Richelieu, 1944-1995, thèse de doctorat (histoire), Waterloo, Université de Waterloo, 368 p.

Malausséna, Katia (2002). Essai d’archéologie comparée des commémorations nationales anglaises, françaises et québécoises (1980-2000), thèse de doctorat (histoire), Québec, Université Laval, 1126 p.

Miville, Serge (2012). « À quoi sert au Canadien-Français de gagner l’univers canadien s’il perd son âme de francophone? » Représentations identitaires et mémorielles dans la presse franco-ontarienne après la “rupture” du Canada français (1969-1986), thèse de maîtrise (histoire), Ottawa, Université d’Ottawa, 246 p.

Ouimet, Marc (2011). Le lys en fête, le lys en feu : la Saint-Jean-Baptiste au Québec de 1960 à 1990, mémoire de maîtrise (histoire), Montréal, Université du Québec à Montréal, 192 p.

Rivet. Laurier (1976). La Saint-Jean-Baptiste à Ottawa, 1853-1953, thèse de maîtrise (histoire), Ottawa, Université d’Ottawa, 171 p.

 

Marc-André Gagnon poursuit un doctorat en histoire à l’Université de Guelph, après avoir complété une maîtrise en histoire à l’Université d’Ottawa. S’intéressant principalement à l’histoire politique du Canada français et aux mouvements sociaux, son doctorat a pour objet les Sociétés Saint-Jean-Baptiste du Québec et du Canada français.

Étienne Brûlé ou l’écart entre l’homme et le personnage

Par Stéphanie St-Pierre, le 17 mai 2014

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Source : Wikimedia Commons

2010 marquait le 400e anniversaire de l’arrivée du premier français qui se soit installé en sol ontarien en la personne d’Étienne Brûlé. Le jeune interprète du nom d’Étienne Brûlé a œuvré en Nouvelle-France dès 1608 auprès de Samuel de Champlain, et a eu un parcours qui est pour le moins particulier. Au cours des dernières années, plusieurs ouvrages d’ordre biographique portant sur Brûlé et sa vie en Nouvelle-France ont été publiés. Ceux-ci sont multiformes, passant des œuvres de fiction ou de création (roman historique, œuvres théâtrales) allant jusqu’aux, études, aux documentaires, ainsi qu’aux documents éducatifs.

Chose certaine, le personnage de Brûlé suscite, à la fois, un intérêt et un questionnement tant chez les historiens que les acteurs sociaux qui s’intéressent à l’Ontario français. On est toutefois amené à se demander pourquoi. La réponse semble s’inscrire dans la représentation même de la vie de Brûlé. En effet, ce personnage a deux vies. La première, qui nous est transmise par les connaissances historiques, est plus difficile à cerner en raison des nombreux silences dans les écrits. La deuxième, c’est la vie qui nous est racontée et qui sert parfois à faire de Brûlé un personnage clé de l’identité et de la mémoire collective de l’Ontario français. Par conséquent, il semble exister une dissonance entre les historiens et les autres « fabricants d’histoire » en ce qui a trait à sa place dans l’histoire de la Nouvelle-France, du Canada et de l’Ontario français. Pour mieux apprécier l’écart entre le mythe et la réalité, il faut d’abord comprendre la particularité du personnage.

Brûlé : l’homme
La carrière de Brûlé en tant qu’interprète ou « truchement » nous a été racontée non pas par le personnage lui-même, qui lui, n’a laissé aucun écrit, mais bien par ses pairs, dont Samuel de Champlain et un frère récollet du nom de Gabriel Sagard. Les Jésuites, qui n’ont jamais connu Brûlé, ont aussi parlé de lui dans les années suivant sa mort. En s’appuyant sur ces sources, on ne connait qu’une vingtaine de faits à son égard. Certains documents d’archives, notamment des documents notariés qui ont récemment été repérés par des chercheurs en France, nous permettent d’agrémenter cette mince biographie.

Natif de Champigny-sur-Marne, en région parisienne, Brûlé était de ceux présents lors de la fondation de Québec en 1608. Il compte ainsi parmi les survivants du premier hiver, qui avait décimé la jeune colonie. Plus de la moitié des 28 hommes avaient péri du scorbut, une maladie causée par une carence en vitamine C. Assez rapidement, Champlain reconnaît chez le jeune Brûlé une aptitude pour les langues. D’abord interprète chez les Algonquins, chez qui il a peut-être passé son premier hiver, Brûlé est pourtant davantage reconnu pour son travail chez les Hurons.

En 1615, Champlain a demandé à Brûlé d’accompagner une délégation chez les Andastes, un groupe autochtone qui habitait l’État actuel du New York. C’est au cours de cette expédition que Brûlé a été capturé et torturé par les Iroquois. S’est ensuivi l’une des histoires les plus imagées et fantastiques que Brûlé ait raconté à Champlain lors de leur rencontre en 1618. Selon sa version des faits, au summum de sa torture aux mains des Iroquois, il aurait indiqué à ses derniers que le médaillon qu’il portait au cou, l’Agnus Dei, lui offrait une protection divine. Grâce à Dieu, ceux qui le tourmentaient seraient ainsi punis. Toujours selon Brûlé, une foudroyante tempête aurait éclaté subitement et les Autochtones, qui auraient cru l’histoire du médaillon de Brûlé, l’auraient ensuite libéré après avoir pansé ses blessures. Une fois rétablis, les Iroquois auraient reconduit Brûlé jusqu’à ce qu’il ait pu retrouver son chemin. On retrouve aussi une référence à cette histoire dans les écrits de Gabriel Sagard.

Il existe ensuite des preuves démontrant quelques autres déplacements de Brûlé en juillet 1623 et lors de son hiver avec Gabriel Sagard en 1624. On sait que Sagard estimait que le truchement offrait un bien mauvais exemple aux Autochtones, ceux qu’il souhaitait bien entendu convertir. Champlain a renchéri que l’on reconnaissait Brûlé comme un homme « fort vicieux et adonné aux femmes », description qui a collé et été reprise par de nombreux historiens au cours des décennies, dont Michel Bock et Gaétan Gervais en 2004.
Sagard nous rapporte quelques détails additionnels vis-à-vis des mœurs et des croyances spirituelles de Brûlé qui selon Sagard, a adopté certaines coutumes amérindiennes et se serait éloigné de la pratique religieuse des Français au point d’avoir récité le bénédicité, à défaut de se souvenir d’une autre prière, lorsqu’il se trouvait en danger de mort.

En 1629, Brûlé et quelques autres Français ont ensuite assisté les frères Kirke dans la prise de Québec. Les circonstances et l’apport de Brûlé dans cette affaire restent pourtant nébuleux. On s’entend cependant pour dire que Champlain a accusé Brûlé de trahison, bien que ce dernier ait prétendu avoir été pris de force dans l’affaire. Nicholas Marsolet, un autre truchement, et Brûlé auraient, par ailleurs, reçu 100 pistoles chacun pour leur allégeance aux frères Kirke. Une recherche plus récente suggère que Brûlé, en effet, aurait été de passage en France et été capturé par les Kirke avant de traverser l’Atlantique. Effectuées dans le cadre d’un documentaire, ces recherches expliquent qu’il aurait fait de nombreux allers-retours entre les deux continents, qu’il aurait eu une épouse du nom d’Alizon Coiffier, et qu’il aurait accumulé une certaine richesse qu’il léguerait à son frère. Notons cependant que plusieurs éléments présentés dans cette recherche se retrouvaient déjà dans la biographique d’Étienne Brûlé, publiée en 1967 par le jésuite Lucien dans Monumenta Nova Francea.

Le décès de Brûlé est survenu en 1632 alors qu’il était en Huronie. On a longtemps dit qu’il aurait pu avoir trouvé la mort en 1633, puisque son décès est survenu pendant l’hiver. Toutefois, certains documents révélés plus récemment attestent qu’il est décédé en 1632, dont un acte de baptême de 1633 qui présente Alizon Coiffier comme l’épouse de « feu Estienne Brusle ». Quoique les circonstances de sa mort demeurent mystérieuses, les chercheurs prétendent qu’elle a des motifs politiques. Pour leur part, les Jésuites ont promu l’image d’un homme libertin et se sont réjouis de ne pas avoir à donner des obsèques chrétiennes à Brûlé qui a mené, selon eux, une vie scandaleuse.

Brûlé : le personnage
Chez les historiens du 19e siècle, et ce, jusqu’à l’historiographie plus récente, Brûlé a été présenté comme un libertin et, on s’en doute bien, un homme « vicieux et fort adonné aux femmes ». C’est plus récemment que l’image présentée de Brûlé s’est transformée pour évoquer chez le public un aventurier, un explorateur, et même un homme d’avant-garde. Ainsi, à l’inverse des éléments biographiques sur lesquels on peut s’appuyer, les études ou les représentations plus récentes de Brûlé comme « personnage » débordent les cadres pour rattacher Brûlé à des causes lui étant assez étrangères.

Par exemple, on présente Brûlé comme le « premier Franco-Ontarien », voire le premier « héros » franco-ontarien, notamment dans la trilogie biographique écrite par Jean-Claude Larocques et Denis Sauvé, deux enseignants franco-ontariens avec une formation en histoire. En revanche, les représentations de Brûlé dans les récits sur l’Ontario français sont encore plus audacieuses. Félix Saint-Denis, auteur et créateur de l’Écho d’un peuple, présente le jeune Brûlé comme l’équivalent d’un jeune élève d’échange qui part à l’aventure (!) Dans l’Écho d’un peuple, Brûlé incarne l’esprit et les défis culturels contemporains de la jeunesse franco-ontarienne, dont l’ouverture à la diversité, évoquant ainsi la notion de multiculturalisme. On s’y réfère aussi comme le père de la nation métisse de l’Ontario, une idée reprise par l’Union métisse Est-Ouest. Bien que Brûlé ait habité avec les Hurons pendant longtemps, on n’a pas encore trouvé de preuve qu’il aurait eu une progéniture ou qu’elle aurait eu une identité « métisse » quelconque. Enfin, le documentaire préparé pour Radio-Canada, À la recherche d’Étienne Brûlé, présente même Brûlé comme ayant été le premier homme d’affaires de l’Ontario (!)

Si certaines de ces idées peuvent sembler absurdes ou à tout le moins anachroniques, on peut comprendre le poids que joue ce personnage dans l’imaginaire collectif de la population franco-ontarienne. Nous débordons ici du cadre de l’histoire proprement dite pour atteindre plutôt l’ordre des représentations et des usages du passé qui contribuent à forger aujourd’hui une identité et une mémoire collective. Que ces événements aient eu lieu ou non, là n’est pas la question; c’est le sens de la seconde vie qu’on donne au personnage qui importe davantage.

Cet intérêt pour Brûlé mène donc les auteurs et les créateurs à combler certains vides dans la chronologie de vie de Brûlé en décrivant le contexte de la vie coloniale et ce à quoi sa vie aurait hypothétiquement ressemblé pendant son séjour chez les Hurons ou ses expéditions. Autrement dit, dans le cas des histoires de vie de Brûlé, la fiction, quoique’historique et bien documentée, cherche à compléter l’histoire.

Conclusion
S’il est vrai que Brûlé occupe une place de choix dans l’histoire de l’Ontario français, à titre de premier explorateur français, c’est en grande partie en raison de son rôle symbolique. Ses découvertes, tangibles celles-ci, font de lui un personnage d’importance sur qui les historiens se sont penchés lorsqu’on aborde l’histoire de la Nouvelle-France ou de l’Ontario français. Toutefois, ces historiens n’ont pas tendance à dépeindre Brûlé comme un surhomme ni même comme un personnage clé à l’identité franco-ontarienne. C’est en parallèle à l’historiographie et à la recherche scientifique formelle, parmi les auteurs et les historiens populaires, que Brûlé se démarque et qu’il est dépeint comme un « héros de l’Ontario français ».

Certaines questions se posent pour tenter de mieux comprendre la fascination pour Brûlé. S’il n’avait pas été le premier Français et Européen à explorer l’Ontario, aurait-on autant écrit à son sujet? Ou est-ce davantage la notion de « scandale » qui entoure sa vie par les références à ses mœurs, qui piquent aujourd’hui la curiosité des chercheurs et créateurs?

Et qu’en est-il du 400e anniversaire de l’Ontario français? Plusieurs personnages clés de l’histoire de la Nouvelle-France ont, tour à tour, retenu l’attention des historiens. Pensons à Jean Nicolet, présenté comme le premier à visiter la région de Windsor et le Michigan dans l’œuvre de Télesphore Saint-Pierre en 1896. Ou encore le rôle de Champlain, qui a visité le territoire actuel de l’Ontario en 1613 et de façon plus poussée en 1615? Ne doit-on pas se surprendre, par ailleurs, que l’an 2015 ait été retenu comme date charnière pour l’Ontario français chez les historiens, alors que c’est en 1610 que Brûlé ait foulé le sol ontarien en premier? Pourquoi retient-on l’arrivée de Champlain plutôt que celle de Brûlé? Est-ce en raison des écrits de ce dernier, le document étant le Saint-Graal de l’historien? Les réponses sont multiples, et si l’Ontario célèbre officiellement le 400e de la présence française en Ontario entre 2013 et 2015, c’est en partie lié à un désir de s’éloigner du 400e de la ville de Québec, célébré en 2008, et de faire d’une pierre deux coups avec les Jeux panaméricains de Toronto en juillet 2015. Malgré notre proximité à cette année charnière, le site web www.400ontario.ca, qui est censé souligner les célébrations, était toujours en construction en avril 2014.

Pour ce qui est de Brûlé, quelques amateurs de l’histoire attirent l’attention et certaines sources d’archives deviennent maintenant mieux connues et citées. On ne peut dire qu’il s’agit ici d’une découverte puisque, dès les années 1970, l’historien Lucien Campeau faisait référence à la vie de Brûlé en France dans le cadre d’une petite biographie du personnage qui se trouve à la fin de son ouvrage Monumentae Nova Francia. Il ne précise cependant pas les sources utilisées et ces nouveaux renseignements sont repris, et seulement en partie par certains historiens, dont Marcel Trudel qui mentionne aussi le mariage de Brûlé, sans en préciser la source. Depuis, ces documents ont été (re)découverts et de nouvelles informations au sujet de l’homme sont reprises, notamment dans le cadre du documentaire À la découverte d’Étienne Brûlé. S’il est vrai que Brûlé avait une épouse en France et qu’il cherchait, si on veut, à s’enrichir ici pour rentrer et vivre en métropole, devrons-t-on transformer l’image qu’on cherche qu’il évoque chez la jeunesse franco-ontarienne? Ces informations viendront-elles brouiller les cartes par rapport au rôle de pionnier que joue actuellement Brûlé pour l’identité franco-ontarienne? Brûlé a déjà prêté son nom à de nombreux monuments, parcs et écoles. Il fait aussi l’objet de biographie jeunesses et joue un rôle clé dans le mégaspectacle l’Écho d’un peuple. Quoiqu’on en dise, il s’est taillé une place importante dans la mémoire collective des Franco-Ontariens, une place qui sera difficile à ébranler. En évoquant l’exemple de Brûlé, on voit bien que les usages de l’histoire dépassent bien souvent le métier de l’historien.

 

Bibliographie
St-Pierre, Stéphanie, « Étienne Brûlé, premier franco-ontarien? », Encyclopédie du patrimoine culturel, http://www.ameriquefrancaise.org/fr/article-179/Étienne%20Brûlé,%20premier%20Franco-Ontarien#.U0M9L8tOXIV, page consultée le 22 mars 2014.
St-Pierre, Stéphanie, « Étienne Brûlé : la création d’un personnage », Revue du Nouvel-Ontario, no 29, 2004, p. 5-44.

Références supplémentaires
Gouvernement de l’Ontario, « Commémorations du 400e », http://www.ontcfdc.com/Conference13/Media/Le_Commemoration_du_400e_en_Ontario_26_sept.pdf, page consultée le 7 avril 2014.
Saleh, Fadel et Danièle Caloz, À la recherche d’Étienne Brûlé, Médiatique Inc. et Société Radio-Canada, 2010, http://www.radio-canada.ca/regions/dossiers/2011/etienne_brule/, page consultée le 4 octobre 2013, 49 min.
Monette, Yves, dir., « Étienne Brûlé », Musée canadien des civilisations, Gatineau (Québec), http://www.civilisations.ca/musee-virtuel-de-la-nouvelle-france/les-explorateurs/etienne-brule-1615-1621/, page consultée le 4 octobre 2013.
Félix Saint-Denis, Écho d’un peuple, guide pédagogique, Casselman (Ontario), Les productions l’Épopée, 2012, http://echodunpeuple.ca/documents/pure-laine-et-coloree-guide_pedagogique.pdf, 73 p.

La persuasion : la stratégie oubliée du combat contre le Règlement XVII

Par Serge Dupuis, le 24 septembre 2013

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Pour expliquer la genèse du Règlement XVII, on remonte habituellement au fait que l’école, autrefois un instrument local de sociabilité, évoluait à cette époque pour devenir un mécanisme qui inculquerait un nationalisme aux enfants des masses. On rappelle aussi l’augmentation du contingent canadien-français en Ontario, qui est passé de 14 000 à 248 000 âmes entre 1842 et 1921 et qui donnait l’impression aux Ontariens que cette population envahissait les régions frontalières. On mentionne enfin que les catholiques d’origine irlandaise craignaient que la langue française ne vienne menacer le financement public de leurs écoles séparées. Ces appréhensions ont mené l’Ordre d’Orange et plusieurs catholiques d’origine irlandaise à faire pression pour que Toronto exige l’enseignement de l’anglais dans l’ensemble de ses écoles, dont dans les écoles bilingues des Canadiens français et des contingents allemands du Sud-Ouest ontarien. En 1890, la province a exigé que toute matière soit enseignée en anglais. Cependant, son vœu d’enrayer le français ne serait pas exaucé, car ce Règlement II prévoyait une échappatoire pour les enfants qui comprenaient mal l’anglais, ce qui en a plus ou moins suspendu la mise en vigueur dans les écoles anglaises-françaises.

Plusieurs historiens, dont Gaétan Gervais et Robert Choquette, et littéraires, dont René Dionne, ont misé sur la résistance des Canadiens français à l’interdiction d’enseigner en français dans les écoles ontariennes entre 1912 et 1927. Ce faisant, ils ont toutefois négligé les efforts de cette population à persuader le gouvernement de renoncer à sa politique assimilatrice. Cet article, inspiré des études bien connues, des publications récentes des historiens Michel Bock et Jack Cécillon et de nos recherches dans le fonds de l’Association canadienne-française d’éducation d’Ontario (ACFÉO) vise à souligner, au-delà des résistances et des mobilisations, l’importance de la persuasion dans le dénouement du Règlement XVII. La résistance de 1912 à 1916 ne lui remportant pas les résultats escomptés, l’ACFÉO a changé son fusil d’épaule après la Première Guerre mondiale, afin de passer à une action plus discrète. Ce sont les efforts de l’organisme porte-parole pour altérer les mentalités du clergé d’origine irlandaise, du Ministère d’Éducation et des élus à Queen’s Park qui, jugeons-nous, ont marqué la résistance dans la durée et qui ont été tout aussi, si pas plus importants, à l’abrogation du Règlement que les spectacles de désobéissance civile, qui sont aujourd’hui ancrés dans la mémoire des Franco-Ontariens. Pendant cette période, l’élite nationaliste a aussi travaillé à persuader le clergé canado-irlandais et la hiérarchie romaine du bien-fondé de la langue française dans les écoles et les paroisses catholiques. Ces mêmes militants ont aussi tâché de persuader Toronto qu’il serait possible que les Franco-Ontariens apprennent bien l’anglais tout en recevant un enseignement dans leur langue maternelle. Enfin, ils ont empêché les Canadiens français eux-mêmes d’abdiquer en faveur de la conception impérialiste et anglo-saxonne du Canada, car le « pacte entre deux peuples », auquel adhérait l’ACFÉO, entendait que chacune des nations fondatrices puisse s’attendre à faire instruire ses enfants dans sa langue.

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Le rapport des francophones de Sudbury à la langue française, 1968-1975

Par Michel Laforge, le 24 septembre 2013

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Nul ne serait surpris du constat que les questions identitaires liées à la langue au Canada ont été étudiées à plusieurs reprises. En histoire franco-ontarienne, Gratien Allaire et Gaétan Gervais soulignent la profondeur de la rupture du Canada français, tandis que Michel Bock, François-Olivier Dorais, Serge Dupuis et Serge Miville soulignent plutôt un démantèlement progressif de ce projet de société entre les années 1950 et 1990. Le sociologue Joseph Yvon Thériault remarque, pour cette période, le recul de l’ambition des francophones hors Québec pour privilégier une réalité « nationalitaire », parfois plus près de l’intention collective d’un groupe ethnique que celle d’un groupe national.  Roger Bernard (Bernard, 1994) et Monica Heller (Heller, 1994) ont plutôt souligné l’intégration des jeunes à une identité bilingue, fragmentée et hybride.

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Gaétan Gervais : Penser l’Ontario français dans la continuité du Canada français

Par François-Olivier Dorais, le 12 septembre 2013

GaétanL’histoire n’est pas seulement qu’affaire de masses, de contraintes structurelles et de tendances lourdes. Elle est aussi le fait de la volonté humaine, de l’action des individus sur le réel qui, à un moment ou un autre, réussissent à s’imposer pour changer le cours des choses. Gaétan Gervais fait partie de ces figures exceptionnelles qui ont su peser sur le destin collectif des Franco-Ontariens. Si l’historien sudburois est connu aux yeux du grand public pour ses nombreux engagements civiques, notamment à titre de co-créateur du drapeau franco-ontarien en 1975, il ne faudrait pas diminuer l’importance intellectuelle, théorique et scientifique de son œuvre. Celle-ci ne se réduit pas à lui-même, ni à l’univers académique, mais s’étend à la mesure de la collectivité à laquelle il appartient. Lisez la suite…

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